En mai 2026, Pasadena accueillait la première édition du Zipangu Festival. Organisé par Cloud Nine en collaboration avec Goldenvoice, Zipangu a réuni, pour la première fois aux États-Unis, une constellation d’artistes dont l’influence dépasse largement les frontières du Japon : Ado, ATARASHII GAKKO!, CHANMINA, HANA, MAN WITH A MISSION, Yuki Chiba, et 10-FEET, entre autres. Événement couvert par la DL Team.
À elle seule, une telle programmation témoignait d’un boom culturel majeur. La musique japonaise n’est plus un marché de niche ; c’est un secteur en pleine expansion, ou du moins une scène prête pour une véritable renaissance.
Alors que les industries culturelles asiatiques s’internationalisent à grande vitesse, Zipangu apparaissait à la fois comme un pari stratégique et un test grandeur nature. L’intérêt croissant pour la culture japonaise peut-il se transformer en un modèle économique durable ? Comment toucher un public américain fragmenté mais toujours avide de nouvelles expériences culturelles ? Et surtout, pourquoi 2026 était-elle l’année idéale pour lancer un festival d’une telle envergure ?
Pour explorer ces questions, nous avons rencontré Takuya Chigira, CEO de Cloud Nine et initiateur du projet Zipangu, afin de mieux comprendre la vision, les ambitions et les enjeux derrière un festival qui avait toutes les cartes en main pour devenir l’un des marqueurs culturels de la décennie. Un « Japan-chella ».

Demona Lauren : C’est un grand plaisir d’échanger avec vous sur ce qui s’est imposé comme l’un des événements culturels majeurs de l’année en Californie : le Zipangu Festival. Pour cette toute première édition, vous avez réuni un plateau d’envergure pour la scène musicale japonaise aux États-Unis. Au-delà de la prouesse logistique, j’aimerais revenir sur la vision qui a porté ce projet, et sur votre lecture de l’évolution du marché culturel japonais en 2026. Pour commencer, pourquoi avoir choisi ce timing précis ? Qu’est-ce qui faisait de 2026 le moment parfait pour lancer un festival japonais d’une telle ampleur sur le sol américain ?
Chigira : J’ai pris la décision de lancer cet événement en 2025, et la date la plus rapide pour concrétiser cela s’est avérée être 2026.
Avez-vous observé ces dernières années un engouement croissant, parfois sous-jacent, dans les données, les tendances ou le comportement du public, au point d’estimer qu’un rassemblement de cette taille devenait inévitable ?
Chigira : On sent bien que l’intérêt pour le Japon grandit, mais je ne pense pas que cela aurait suffi à remplir l’enceinte du festival à lui seul. La vraie raison pour laquelle j’ai sauté le pas, c’est Ado. J’ai pris ce risque parce que j’avais la certitude que si Ado donnait un concert solo à Los Angeles, elle pouvait remplir une enceinte de 30 000 places.
S’agissant d’un festival, nous avions forcément une proportion de fans hardcore d’Ado légèrement inférieure à celle d’un show solo, mais je pense que la clé résidait dans la capacité des six autres artistes, et de la culture japonaise dans son ensemble, à prendre le relais pour compléter cette dynamique.

Demona Lauren : Dans la communication du festival, vous avez mis en avant le concept de « Ongaku-dō », la « Voie de la Musique ». Comment définissez-vous cette philosophie, et en quoi incarne-t-elle l’esprit même de Zipangu ?
Chigira : Le Japon possède une véritable culture de la « Voie » (Dō). Elle s’exprime dans le thé, les fleurs, le judo, le kendo, l’encens ou la calligraphie. Mais cette culture dépasse la simple maîtrise technique : elle implique une quête spirituelle profonde, basée sur l’étiquette, le respect et la recherche de connaissances.
Porteurs de cette culture qui valorise le processus en lui-même, nous ne concevions pas cette édition de Zipangu comme une destination finale. Notre objectif est de partager la musique et la culture japonaises avec le monde entier ; Zipangu est donc le chemin qui mène à ce but. C’est pour cette raison que nous espérons inscrire cet événement dans la durée, année après année, et faire vivre ce cheminement au public.
Demona Lauren : Justement, si l’on regarde la réalité de l’industrie aujourd’hui : entre l’inflation, la saturation du marché du live et la fragmentation des audiences, quel est le modèle économique viable pour un festival axé sur une niche culturelle en 2026 ?
Chigira : Je suis convaincu qu’il existe partout dans le monde des personnes passionnées par la musique et la culture japonaises. Le problème, c’est qu’il n’existait jusqu’ici aucune plateforme claire pour les rassembler. Même en restant un festival de niche dédié à la scène japonaise, je pense qu’il est tout à fait possible de pérenniser notre modèle économique si nous devenons le festival de référence dans ce domaine.

Demona Lauren : C’est intéressant, car le paysage musical japonais a énormément muté. Le Visual Kei a perdu de son influence depuis près d’une décennie, tandis qu’au même moment, des artistes comme Ado ou ATARASHII GAKKO! explosent à l’international. Comment analysez-vous ce contraste entre le déclin de certaines scènes historiques et l’émergence fulgurante d’autres ?
Chigira : Selon moi, la clé réside dans la capacité à être fort sur le format YouTube, qui permet de toucher une audience mondiale avec une seule et unique vidéo.
Demona Lauren : Pensez-vous pour autant que la nostalgie, ou la redécouverte via TikTok et les formats courts, puisse provoquer un retour en grâce du Visual Kei ou d’autres genres patrimoniaux ?
Chigira : Les opportunités existent, c’est certain. Mais avant tout, je pense que la génération qui a grandi avec les vidéos courtes doit d’abord imposer sa marque au Japon même.
Demona Lauren : Le succès mondial de l’animation japonaise a-t-il également redéfini la manière dont vos artistes se connectent au public international ? Est-ce devenu une clé d’exportation incontournable ?
Chigira : Cela a clairement fait une différence et c’est devenu une passerelle importante, mais je ne pense pas que ce soit indispensable pour autant.

Demona Lauren : Quand on observe l’émergence de groupes comme JO1 ou &TEAM, on a le sentiment que le Japon peut désormais rivaliser avec d’autres industries asiatiques très axées sur l’export. Selon vous, la J-pop devient-elle un produit culturel global au même titre que la K-pop, ou suit-elle un modèle fondamentalement différent ?
Chigira : Ce sont deux modèles bien distincts. Là où la Corée du Sud façonne ses artistes pour en faire des produits finis dès leurs débuts, le Japon excelle dans l’art de transformer le processus d’apprentissage et de maturation en un produit culturel en soi.
Demona Lauren : La programmation de Zipangu balayait un spectre très large, du rock hybride de MAN WITH A MISSION au hip-hop de Yuki Chiba, en passant par la pop expérimentale de CHANMINA. On était bien loin du cliché “kawaii J-pop” souvent exporté. Comment avez-vous pensé cette diversité stylistique ? L’idée était de dresser un panorama exhaustif ou de bousculer le public américain ?
Chigira : Les deux. J’ai pris en compte le paysage global de la J-pop actuelle, et à partir de là, j’ai sélectionné les artistes qui, selon moi, sauraient trouver un écho auprès du public américain.

Demona Lauren : Parmi tous ces genres, lesquels vous semblent aujourd’hui les plus dynamiques en termes de créativité et de potentiel international ?
Chigira : Sur le plan pur de la musique, je vois un potentiel immense dans l’énergie sombre qui émane de la scène Vocaloid. Côté culture, c’est sans doute le phénomène unique de l’« oshi-katsu » lié aux idols japonaises. Ce sont deux dynamiques très rares ailleurs dans le monde, et je pense qu’elles arrivent toutes les deux à maturité.
Demona Lauren : Pensez-vous que le public occidental soit réellement prêt à embrasser cette complexité, au-delà des stéréotypes ?
Chigira : Malheureusement, je ne pense pas que nous y soyons encore totalement. Nous aurions pu monter un festival stéréotypé et créer un buzz éphémère, mais ce n’aurait pas été le vrai Japon. Je suis convaincu que, sans céder aux clichés, les artistes japonais de premier plan ont la qualité nécessaire pour être acceptés et appréciés tels qu’ils sont.
Demona Lauren : On répète souvent que les artistes japonais sont frileux à l’idée de tourner à l’étranger. Comment les avez-vous convaincus de s’engager dans une telle aventure ?
Chigira : Ce n’est pas un manque de volonté. Les artistes sont très désireux de s’exporter, mais les équipes d’encadrement manquent souvent de l’expérience requise pour organiser des événements à l’étranger. C’est ce qui bloquait l’action jusqu’ici. Nous espérons que ce festival leur servira de tremplin.
Demona Lauren : Zipangu était attendu bien au-delà de la Californie. Quel message ou quelle empreinte émotionnelle souhaitiez-vous laisser au public à l’issue de cette première édition ?
Chigira : Il faut comprendre que les ninjas et les samouraïs des films ou des séries n’existent plus dans le Japon moderne. Le Japon d’aujourd’hui est habité par des citoyens contemporains, et il porte une musique ancrée dans son époque.
Nous avons hérité du patrimoine des générations précédentes, nous nous en sommes inspirés, et nous avons évolué d’une manière unique, propre à notre condition d’île. Notre souhait était d’apporter une forme plus mature de la musique japonaise, un son singulier qu’on ne pouvait jusqu’alors expérimenter qu’en se rendant sur place. J’espère que le public continuera d’attendre la suite de nos projets avec impatience.
